Peut-être vous êtes-vous déjà demandé d’où venait le langage ? Est-ce qu’un jour notre espèce s’est réveillée avec cette faculté de langage ? Ou bien est-ce qu’au contraire le langage est le fruit de l’évolution ? Dans ce cas depuis quand parle-t-on ? Voilà une question très vaste qui mériterait un livre à part entière pour y répondre (c’est mon proooojet !), à laquelle je compte m’atteler en mettant mes facultés de chercheur en phonétique à l’œuvre pour trouver des réponses et bien sûr vous les partager. Cet article est le premier d’une série d’articles sur les origines du langage : « il était une fois la voix ». Le premier article de la série s’intéressera aux mythes et aux légendes autour des origines du langage et des langues dans différentes cultures et religions. Il sera publié en 2 parties, l’une qui s’intéressera au langage et l’autre aux langues. La distinction qu’on introduit ici reprend la conception du linguiste Ferdinand de Saussure à savoir que le langage est la faculté de communiquer et que la langue est la manifestation du langage articulé au niveau d’une population et la parole la manifestation du langage et de la langue au niveau de l’individu.
Quelle a été la place des origines du langage et des langues dans les civilisations passées ? Existe-t-il des récits à propos de leur origine ? Pour répondre à cette question, je me suis plongé dans différentes sources évoquant des mythes et des légendes autour des langues et du langage dans 30 cultures différentes. Il s’agit de récits de peuples et de civilisations vivant en grande partie en Afrique (11), en Amérique (8) et dans une moindre mesure d’Asie (6), d’Océanie (3) et d’Europe (2). J’ai inclus l’ancien testament des juifs et des chrétiens ainsi que le coran des musulmans parmi ces récits mythiques et légendaires. Cette quantité de récits n’a pas vocation à être exhaustif mais se veut diversifiée. Je ne suis pas non plus expert de toutes ces civilisations.
Plonger dans ce genre de récits pose quelques problèmes. Contrairement à la bible ou au coran, par exemple, on a pas forcément un récit unique qui fait figure d’autorité. Il existe une variation non négligeable des sources. Les récits peuvent varier sur un même territoire comme par exemple chez les Incas où à Cusco on vénérait Viracocha mais sur la côte vers l’actuelle Lima on y vénérait Cuniraya-Viracocha une divinité probablement issue de la fusion (syncrétisme) entre Viracocha et une divinité locale. Ces récits peuvent aussi varier dans le temps. Un récit antérieur pourra être différent d’un récit ultérieur comme par exemple dans la mythologie nordique où le récit sur les origines du langage diffère entre le poème « Völuspá » (10-11è siècle) et l’« Edda de Snorri » (13è siècle), récit ultérieur et marqué par le christianisme.
J’ai pu compté 10 cultures où des sources mentionnent une origine mythique du langage. Le langage puise ses origines dans le divin à une exception près en Australie. Dans la Grèce ou le Japon antique, on ne parle carrément pas des origines du langage, c’est une non question, on y reviendra. Un récit qui m’a particulièrement marqué par sa justesse, nous vient des Bambaras en Afrique de l’ouest au Mali. À l’origine, il n’y avait rien que le vide puis le monde, le vivant et le non-vivant furent créés à partir des vibrations du son « yo » (Kallen, 2015). Plus tard, c’est le dieu Bemba qui créa la première parole à partir de sa salive et de son souffle. Cependant, sa parole n’est pas compréhensible pour les humains. Nyalé coupa donc le flux sonore et N’domadyiri1 donna des tons, des accents et des significations à ces mots découpés (Calvet, 2011).
Chez leurs voisins Dogons, toujours au Mali, c’est Nommo le génie de l’eau et de la parole qui est à l’origine du langage. Les premiers êtres vivants ne pouvant communiquer qu’avec des bruits et des cris, Nommo cracha des fils de coton et des paroles de sa bouche. Ensuite, il utilisa l’os de sa mâchoire pour tisser fils et paroles sur du tissu. Un des premiers ancêtres humains entendit ces paroles et les transmit aux autres ancêtres au rythme de son tambour (Kallen, 2015). On a donc ici une explication à la fois sur le langage oral (tissage) et le langage tambouriné que l’on trouve dans de nombreuses cultures africaine en particulier en Afrique de l’ouest2.
On retrouve aussi une mention assez explicite de la création du langage chez les Yorubas (Nigeria) et les Guaranis (Paraguay). Chez les Yorubas, on retrouve aussi l’idée du souffle. Le dieu Obala accompagné de son chat se sentait seul. Il a donc créé des êtres d’argile et demanda à Olorun de leur insuffler l’ase, c’est-à-dire l’énergie vitale. C’est cette même énergie qui a donné vie au langage mais qui a aussi chargé les mots et les paroles de pouvoirs spirituel (Kallen, 2015). Gare à ce que vous dites ! Chez les Guaranis, c’est Ñamandu qui crée le langage avant même la création des humains. Il crée « le fondement du langage humain » et « le fondement de la Parole » qu’il fait surgir de « sa propre divinité » alors que « la terre n’existe pas encore ». C’est ensuite le soleil qui répand le langage humain et le bonheur (Calvet, 2011).
Dans la mythologie scandinave et dans l’hindouisme, la faculté de langage, comme on l’entend ici, est assimilée à la parole. Les récits de la création du monde dans la culture nordique viennent de 2 sources qui présente de légères variations. Dans la « Völuspá » (10-11è siècle) il n’est pas question de langage ou de parole. En revanche dans l’ « Edda de Snorri » (13è siècle), Odin insuffla la vie aux premiers humains, Vili les dota d’esprit et de mouvement et Vé leur donna leur apparence, la parole, l’audition et la vision (Lindow, 2001). Dans la version de Snorri, Ask et Embla ne sont pas juste doté de la parole mais aussi de l’audition et de la vision qui sont deux sens impliqués dans la faculté de langage3. On comprend ici qu’il ne s’agit pas de la parole (une manifestation du langage à un niveau individuel) mais bien de la faculté à parler, à communiquer donc la faculté de langage.
Dans l’hindouisme il est aussi fait référence à la parole. Vâc est la déesse de la parole divine considérée comme l’incarnation des Vedas (textes sacrés). Elle est aussi rattachée à la déesse Sarasvatî elle-même associée, entre autre, à la connaissance, à l’apprentissage, à la musique et à la parole (Williams, 2003). Quant à la création de la parole, avant de créer le premier homme Manu et de la première femme Satarupa, Brahma, dieu créateur, donna naissance à des êtres nés de son esprit (les Manasaputra) afin de l’aider à peupler le monde. C’est aussi lors de processus de création que naît la parole à partir de sa bouche (Tagare, 1950). Je pense qu’ici aussi il faut entendre la parole comme la faculté de langage.
Chez les égyptiens aussi on retrouve un dieu associé à l’écriture et à la parole : Thot, le scribe des dieux. Le hiéroglyphe, bien que d’origine humaine, a longtemps été associé au langage divin, à la langue des dieux. Dans la variante memphite de la création du monde (d’après la pierre de Shabaka), c’est Ptah, le dieu de la création, pensa le monde avec son cœur et le créa avec sa langue. Il crée aussi les hiéroglyphes pour laisser une trace visible des vocalisations et des paroles qui ont engendré le monde. Il revient ensuite à Thot (aussi né de la langue de Ptah) de transmettre cette parole en tant que maître des hiéroglyphes et de la parole divine.
Au delà de la simple représentation de Thot comme le secrétaire des dieux, il y a aussi l’idée de Thot comme dieu de la parole. Par exemple dans Philèbe de Platon, il est dit que Thot qu’il fut le premier à reconnaître les voyelles dans le flux de parole puis qu’il divisa et classa les sons entre eux, les compta et les définît comme des éléments. À la fin, il ajoute que Thot donna le nom de science de l’« art grammatical » à l’étude ces éléments. C’est en ça que Thot peut être considéré non pas juste comme le dieu de l’écriture mais comme le dieu de la parole (Volokhine, 2004).
Les dieux mayas s’y sont pris à plusieurs fois pour créer des êtres vivants doté du langage (Taube, 1993). Au début, ils ont créé les animaux et leur ont demandé de les vénérer (rien que ça !) mais ils ne parlaient pas et donc ne pouvaient les prier. Les dieux décident donc de créer les humains à partir d’argile mais leurs paroles ne faisaient pas sens. Ils décidèrent ensuite de créer des humains à partir de bois qui, cette fois, savaient s’exprimer en faisant sens mais ne les vénéraient comme ils le voulaient. Ils les ont donc détruit avec un déluge. Il est dit des survivants des êtres de bois que ce sont les singe des forêts qui descendent d’eux. Les dieux créèrent finalement les humains à partir de maïs qui possédaient aussi le langage mais surtout une grande connaissance ce qui leur permit de remercier les dieux qui les créèrent. Outre l’égo démesuré des dieux mayas, on voit ici que le langage ne peut fonctionner que s’il est doté de sens (contrairement aux êtres d’argile). Le récit ne dit pas explicitement que ce sont les dieux qui créèrent le langage mais qu’il va de paire avec la création des humains, comme un attribut inné qui dépendrait du matériau utilisé.
Chez les Yanomami, dans le nord du Brésil et au sud du Vénézuela, c’est le dieu Omama qui créa les amoa hi, des arbres recouverts de lèvres et doués d’un langage savant dont les paroles ne se répètent jamais (Kopenawa & Albert, 2010). Ce sont les xapiri, des esprits de la forêt, qui recueillent les paroles des amoa hi avant de les rapporter aux chamans des Yanomami. Ces derniers ne font donc que répéter le chant des xapiri qui eux-même transmettent les paroles provenant des arbres savants. Ces esprits chanteurs ne peuvent être vus seulement par les chamans ayant consommé la poudre yãkoana, une poudre issue de la virola, une plante aux propriétés hallucinogènes. Ici, le langage est donc d’origine divin et s’est transmis aux humains par le biais des chamans grâce aux esprits de la forêt portant la parole des arbres.
Dans les 3 religions monothéistes (musulmans, juifs et chrétiens), il n’y a pas un mythe fondateur du langage. Dans l’Ancien Testament, commun aux chrétiens et aux juifs, on sait que dieu créa le monde en sept jours. Lorsqu’il créa Adam et Ève, il n’est pas dit qu’on leur donna la capacité de langage ou de parole. On se rend compte qu’ils parlent et entendent notamment lors du passage mettant en scène le serpent et Ève « Dieu nous a dit [à propos des fruits de l’arbre de la connaissance] : « Vous ne devez pas en manger, pas même y toucher, de peur d’en mourir » » (Genèse 3:3). Dans ce sens, le langage n’a pas d’origine mythique, d’origine divine, il est là, inné, comme s’il préexistait à la création des êtres humains et du monde.
À ce propos, dans le nouveau testament, propre aux chrétiens seulement cette fois, dans l’évangile selon Saint Jean, il est dit qu’au commencement « était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jean 1:1). Le langage, ou ici la parole, préexiste la création du monde vu que c’est par elle que celui-ci est créé.
Le Coran peut être vu comme un récit alternatif à la bible qui offre une interprétation différente, il reprend donc parfois l’ancien et le nouveau testament pour en donner une nouvelle lecture. Dans la Sourate 55 des verset 3 à 4 il est dit d’Allah qu’il « a créé l’homme [et] Il lui a appris à s’exprimer clairement » Ici, il s’agit plus de la transmission du langage que de l’origine du langage. On verra plus loin ce qui est dit de l’origine des langues dans l’Ancien Testament (la tour de Babel) et dans le Coran.
Enfin, il convient de mentionner trois cas particuliers. En premier lieu, dans la Grèce Antique, « on n’assiste ni à l’invention, ni à l’éclatement du langage. Ni chez Hésiode, ni ailleurs. Même pas chez les sophistes, comme le Protagoras de Platon, ou Critias » (Borgeaud, 2006, p.81). C’est seulement plus tard, pendant la période hellénistique ( de -323 à -31 av. J.-C.) qu’Hermès, le messager des dieux, se verra associé à l’écriture. Il s’agit là de « Hermès Trismégiste » qui n’est autre que l’assimilation du Thot égyptien au Hermès grec. Le langage ne semble pas faire partie des thèmes de la mythologie grecque.
Dans la culture Japonaise, il ne semble pas non plus y avoir de mythe originel du langage (à ma connaissance). On trouve deux récits compilant les origines du monde : le Kojiki et le Nihonshoki. Ces récits mêlent à la fois mythes et histoire et on peut les voir comme des récits de standardisation d’un ensemble de croyances à la façon d’une religion d’état pendant la période Nara (710-794 ap. J-C) (Ashkenazi, 2003). Ces récits parle de la création du Japon, de ses îles mais ne mentionnent pas de façon explicite l’origine des humains ce qui laisse place à l’interprétation. L’origine des langues ou du langage n’est pas non plus mentionnée. Dans d’autres systèmes de croyance de peuples japonais comme chez les Aïnous au nord du Japon ou chez les Ryukyu au sud, on ne trouve pas non plus de mention de l’origine du langage ou des langues. On sait que chez les Aïnous, les dieux et les démons avaient la même apparence et le même langage que les humains (Batchelor, 1894).
Pour terminer notre tour du monde des mythes originels du langage, arrêtons-nous en Australie où chez les Ramindjeri (au sud près de la ville d’Adélaïde), il n’est pas question d’un dieu ou d’une déesse faisant don du langage et de la parole aux êtres humains. Selon les Ramindjeri, il y a très longtemps, une vieille femme appelée Wurruri parcourait les régions à l’est en tenant dans sa main un grand bâton pour propager le feu autour des gens là où ils dormaient. À sa mort, tout le monde s’en réjouit et les tribus affluèrent pour manger le corps de Wurruri. Les Ramindjeri furent les premiers à la manger et commencèrent à « parler intelligiblement » (Meyer, 1879). On comprend ici qu’ils acquièrent le langage. Plus les tribus tardaient à arriver et à manger la chaire de Wurruri, plus elles parlaient une langue différentes les unes des autres.
Dans ces différentes cultures, le langage est donc d’origine divine à l’exception des quelques cas mentionnés précédemment où le langage est d’origine humaine ou quand le langage est une non question. On le sait aujourd’hui, le langage n’est pas le fait d’un dieu ou d’une déesse faisant don de la faculté de langage aux êtres humains. Toutefois, il est important de garder en tête que faute d’explication scientifique, certaines cultures ont donc trouvé des explications spirituelles et religieuses à l’origine du langage. Il faudra attendre les années 90 pour que la question de l’évolution du langage émerge dans la communauté scientifique. Mais ça, c’est une question pour une autre fois. On continuera d’explorer les origines mythiques du langage la prochaine fois en se concentrant sur l’origine des langues et de leur diversité.
Références
- Ashkenazi, M. (2003). Handbook of Japanese mythology. ABC-CLIO.
- Batchelor, J. (1894). Items of Ainu Folk-Lore. The Journal of American Folklore, 7(24), 15. https://doi.org/10.2307/532957
- Borgeaud, P. (2006). Variations grecques sur lorigine (mythique) du langage. Le Genre humain, 4546(1), 73-100. https://doi.org/10.3917/lgh.045.0073
- Calvet, L.-J. (2011). Il était une fois 7000 langues [OCLC : 1476491793]. Fayard.
- Carrington, J. F. (1971). The Talking Drums of Africa. Scientific American, 225(6), 90-95.
- Kallen, S. A. (2015). African Mythology. Greenhaven Publishing LLC.
- Kopenawa, D., & Albert, B. (2010). La chute du ciel. Paroles d’un chaman yanomami. Plon. https://doi.org/10.3917/plon.alber.2013.01
- Lindow, J. (2001). Handbook of Norse mythology. ABC-CLIO.
- Meyer, H. (1879). Manners and Customs of the Aborigines of the Encounter Bay Tribe. In J. D. Woods, G. Taplin, W. Wyatt, C. W. Schurmann, S. Gason & J. W. O. Bennett (Éd.), The native tribes of South Australia. E.S. Wigg & Son.
- Meyer, J. (2015). Whistled languages : A worldwide inquiry on human whistled speech. Springer Berlin Heidelberg. https://doi.org/10.1007/978-3-662-45837-2
- Tagare, G. (1950). Bhagavata Purana (T. 3). Motilal Banarsidass. Taube,
- K. A. (1993). Aztec and Maya myths. British Museum Press.
- Volokhine, Y. (2004). Le dieu Thot et la parole. Revue de l’histoire des religions, 221(2), 131-156. https://doi.org/10.3406/rhr.2004.1398
- Williams, G. M. (2003). Handbook of Hindu mythology. ABC-CLIO.
- Nyalé et N’domaydyiri sont en fait 2 des 4 êtres (avec Pemba et Faro) qui composent à elleux quatre le dieu Bemba, dieu de la création (Wikipédia) ↩︎
- Contrairement aux langues sifflées qui reproduisent les langues parlées, les langues tambourinées ne reproduisent les langues parlées mais produisent des syllabes alternant des tons plus ou moins haut (Carrington, 1971 ; J. Meyer, 2015). ↩︎
- Rappelons ici que le langage est multimodal et complexe. Ce n’est pas juste bouger la langue pour l’émetteur du message et tendre l’oreille pour le récepteur. Il peut y avoir des informations visuelles sur les lèvres (consonnes labiales comme [p] ou [m], voyelles arrondies comme [y]) ou des expressions faciales indiquant des attitudes ou des émotions qui participent à la communication. ↩︎
